Yaagov Agam / André Parinaud
« Mettre les humains face à l’unique
 à travers la 4ème dimension »
(Paru dans Transversales, n°66, Décembre 2000)

Considéré comme le père de l’art cinétique, Agam vient de recevoir le Prix Comenius de l’UNESCO décerné pour l’invention pédagogique la plus novatrice. C’est l’occasion d’interroger le porte-drapeau de la quatrième dimension et de « l’art en mouvement ».
« Nous sommes devenus des illettrés visuels », dit Agam, « l’hémisphère droit de notre cerveau est coupé ! ».

Nous retrouvons avec sa démarche les interrogations de Franck Popper : « Qu’en est-il des rapports entre mouvement et dynamisme ? Comment interpréter la dimension ludique dans l’œuvre de l’artiste ? Quoi penser de la multiplicité de ses démarches, de l’absence d’un point de vue privilégié dans ses œuvres et de l’unité de sa personne, de son art ? Comment réconcilier ses activités minutieuses, « miniaturisantes », ses trouvailles journalières, avec ses réalisations totalisantes ou de grandes dimensions ? Quel est le rapport entre matérialité, plasticité, spiritualité dans son œuvre ? »

Agam. : Tout en étant préoccupé du problème artistique contemporain, je dirais qu’une des sources importantes de mon inspiration jaillit de ma volonté de donner une forme d’expression plastique et picturale à l’antique concept hébraïque de la réalité qui diffère dans son essence de ceux de toutes les autres civilisations et qui n’a jamais trouvé, à mon avis, une véritable expression artistique.
Étant fils de Rabbin, depuis mon enfance, je me suis mis à réfléchir sur le vrai sens du Commandement Biblique défendant à faire toute image figée de la réalité. Ceci m’a amené par la suite à saisir la notion que la Cabale (les études mystiques du judaïsme) attribue au sens divin de la forme. La « Forme », dit-elle, n’est complète que quand elle est infinie. Autrement dit, la «Forme » est constituée d’une totalité infinie de formes insaisissables par l’homme, de même que Dieu n’a pas d’existence finie. Il n’a pas de nom défini : il n’y a que la conscience de son existence réelle, celle-ci est sans limites et n’a pas d’autre nom que réalité. Il est non fini ; d’autre part, le néant est inimaginable et inconcevable. Le terme de JEHOVA n’est pas le nom de Dieu, mais une expression grammaticale qui signifie « un constant devenir » - comme la Vie. Ces temps montrent la dimension plastique et spirituelle exigée, vis-à-vis de la création artistique.

André Parinaud : Les critiques et historiens d’art qui analysent votre démarche mettent essentiellement en référence votre conception du Temps et votre volonté de nous en faire éprouver la sensibilité.

A. : Le concept Biblique de la notion du Temps, depuis le moment où Adam a goûté le fruit de l’Arbre de la Connaissance et a pris conscience de la réalité, découvrant la mortalité, diffère en son essence de celui des autres civilisations et, particulièrement égyptienne, qui croyait en des choses qui existeraient malgré le Temps (l’éternité). En témoignent les pyramides, la pratique de l’embaumement et le fait même de l’expression plastique qui résulte de l’immobilisation du Temps et de la perpétuation de l’éphémère. Moïse a eu la volonté d’édifier une société révolutionnaire basée sur la Vie. Il a interdit, dès son premier commandement, de réaliser et de croire en une image immobile de la Réalité.
Je considère les œuvres d’art à deux ou trois dimensions comme des « pierres tombales » qui symbolisent un événement du passé.

A.P. : Quel « sens » doit-on percevoir dans vos vœux ?

A. : J’introduis dans toute ma démarche une 4e dimension qui est l’élément le plus important qui nous projette dans le « devenir » et au-delà du visible, et offre une vision de la simultanéité. Je prône le « merveilleux de la vie » par opposition au « culte de la mort ». Je mets en valeur le culte de la vie et le temps qui se réalise. Mon intention est de créer une œuvre d’art existant au-delà du visible et qui ne pourrait être saisie que par étapes, en toute conscience qu’il ne s’agit là que d’une révélation partielle et dynamique et non de la perpétuation finie d’une chose qui existe. Mon but est de montrer le visible en tant que possibilité en perpétuel devenir. Voilà la 4e dimension.

A.P. : Vous êtes un des rares artistes d’aujourd’hui qui cite le terme d’amour pour commenter ses recherches : « Je voudrais, avec mon œuvre, placer le spectateur devant un monde qui est « unique » et non un. », écrivez-vous.

A. : L’amour, pour moi, n’est pas seulement ce sentiment qui désigne la sollicitude envers ses proches ou l’attirance et la tendresse partagées par un homme et une femme. L’amour est ce courant fort et profond qui nous dirige et nous meut impérieusement vers des objectifs qui sont au-delà de notre existence et de notre être propre. C’est cette volonté qui nous amène à penser au bien-être d’autrui dans toute la richesse de ses manifestations et de ses possibilités. L’amour est ce qui parle de la volonté de donner et de partager, de faire le bien de façon désintéressée et sans conditions. On ne peut mesurer cette force invisible à peine connue, mais qui est la raison et la source véritable de la vie et peut-être de l’univers.

A.P. : Pourquoi dites-vous « à peine connue » ?

A. : La science a négligé d’explorer les arcanes de cette immense force. Jusqu’à présent ce sont surtout les artistes, les poètes, les hommes de foi qui se sont penché – chacun à sa manière – sur les multiples figures de l’amour afin de les dévoiler, d’en explorer les incidences, d’en éclairer les facettes. Il serait temps que cette puissance-force qu’est l’amour, simple et complexe et dont le mystère sous-tend toute action et toute vie, soit considérée comme un digne objet de recherche et que sa complexité soit approchée à l’instar de la complexité inouïe de l’atome et de la molécule.

A.P. : Vous prônez en quelque sorte la mise à jour d’une nouvelle discipline scientifique.

A. : Une telle recherche exige une attitude scientifique novatrice au-delà de la quantification et de la désignation du perceptible, semblable à la Relativité d’Einstein et à la nouvelle physique quantique. Il me semble que les mots qui circonscrivent et désignent des évidences nous éloignent de la compréhension de la notion d’amour qui apparaît par définition plus spirituelle que strictement rationnelle. Il existe une discipline scientifique, « la génétique-morphologique » qui met en évidence une énergie particulière à l’origine de toute création.

A. P. : Peut-on interpréter votre œuvre comme un appel et une tentative d’orienter l’intelligence vers les valeurs prospectives d’un autre humanisme ?

A. : C’est mon vœu le plus cher. Je veux donner du relief à l’invisible. En exposant récemment dans un monde rural, ce que l’on peut considérer comme des recherches d’avant-garde, j’ai pu une nouvelle fois expérimenter la fascination des spectateurs face à une orientation nouvelle et ludique qui cherche à révéler la vérité du réel pour en trouver le Sens.

A. P.: Le Musée National d’Art Moderne au Centre Pompidou présente actuellement votre Salon, conçu pour le Président Georges Pompidou pour l’Élysée dans le cadre de la réouverture du Centre Pompidou avec un groupe d’œuvres intitulé « Abstraction géométrique, art optique, art cinétique » et qui laisse entendre que la présentation en 1955 de la manifestation « Le mouvement » à la Galerie Denise René est à l’origine de l’art cinétique et du développement des phénomènes de la nouvelle perception du visible. « L’objet-tableau … tend à devenir un espace, un environnement où sont en présence les forces physiques d’un champ d’énergie. » Nous sommes loin de votre démarche spirituelle.

A. : En réalité, comme Michel Ragon l’a écrit, la naissance de l’art cinétique démarre dès mon exposition personnelle à la Galerie Craven en 1953 qui a été la première exposition dans l’histoire de l’art avec une Prise de Conscience vers la 4e dimension. Je n’ai jamais dévié de mon concept initial, très proche des idées surréalistes.
Après cette exposition, Denise René m’a invité à faire une exposition personnelle dans sa galerie. André Breton m’avait prévenu : « Cette cohabitation demeure la vitrine d’une galerie si les intellectuels de l’art s’en mêlent et, loin d’appuyer votre démarche, vous vous dépouillerez de l’essentiel de votre création. ». Et je crois en effet qu’une grande équivoque est née de ce mélange des genres. Les jeux optiques de Vasarely et les illusions de mobilité visuelle n’ont que des rapports d’apparence avec la volonté de Sens de mon expression plastique. On pourrait poursuivre… Le commerce exerce une prégnance qui fausse la vérité de l’art. Le Temps du Futur rétablira l’essentiel.